Irène Omélianenko : « Mondes sonores interdits »

Irène Omélianenko

Irène Omélianenko : « Mondes sonores interdits »

 

Présentation de l’auteur :

Irène Omélianenko est documentariste et coordonne actuellement pour France Culture Création On Air https://www.franceculture.fr/emissions/creation-air l’ACR https://www.franceculture.fr/emissions/creation-air/atelier-de-creation-radiophonique et Une Vie Une Œuvre https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre Elle est également présidente d’honneur d’ADDOR https://www.addor.org/ et a écrit parfois sur la création sonore. http://ro.uow.edu.au/rdr/vol2/iss1/5/

omelianenko@hotmail.com https://www.facebook.com/omelianenko.irene twitter : @irenomelianenko

 

Article :

Soleil autorisé aujourd’hui une heure. Du coup je réfléchis à un instantané à la façon du siècle dernier. Depuis la fin du XXIème siècle, dans ce qui s’appelait la France[1], les lois ont interdit la captation et diffusion directe du son.

Depuis l’explosion de Fessenheim et la pollution intégrale[2] le gouvernement a sécurisé (sic) une partie des habitants dans des zones stériles, et confidentielles. Ceux qui étaient trop contaminés ont été abandonnés en zone non protégée. Nous savons qu’au Japon, en Chine, dans plusieurs pays d’Europe et aux Etats Unis, nos frères vivent sous les mêmes lois.

Ici chaque unité de survie procure 7m2 d’intimité à chacun. Notre vie répond à un emploi du temps qui nous est communiqué à chaque début de cycle. De zone en zone il y a peu de communications et je n’ai de lien direct qu’avec 25 personnes. Pour l’instant et depuis des années nous voyons le reste de la zone via des écrans, mais impossible de savoir si les images sont réelles ou factices. Les unités de survie sont en réseau comme des alvéoles autour d’une unité centrale. Nous sommes déréalisés. Il y a encore quelques années, pour les plus fortunés, les sons de l’INA[3] étaient accessibles au marché noir pour replonger mentalement dans le monde d’avant. Le prix dissuasif à la seconde a poussé beaucoup d’entre nous à créer virtuellement des mémoires d’autres mondes sonores artificiels, mais crédibles.

Nous parlons comme d’un mythe quand nous évoquons ce qui se passait au XXème siècle. A cette époque les « documentaristes » proposaient de véritables aventures sur toute la terre. Ils allaient loin des studios dans un monde libre et parfois sauvage capter des histoires et des sons. Ils avaient du temps, plusieurs heures, parfois des jours ou des semaines pour cette chasse aux sons. Ensuite ils composaient et il était possible d’avoir une écoute individuelle, sur des appareils portatifs, particulièrement au début du XXIème siècle[1].

A cette époque, il est arrivé que soient rapportées des hallucinations auditives et nous devons à Evelyne Gayou d’avoir étudié ce phénomène et rendu compte des travaux issus du symposium Hearing Voices en avril 2013 à l’Université Stanford, au Center for Computer Research in Music and Acoustics (CCRMA) ; elle avait également rencontré et enregistré Diana Deutsch, à l’Université de San Diego en Californie.[2]

Aujourd’hui nous mettons dans le réseau participatif nos compositions factices et les grosses oreilles[3] décident de ce qui sera envoyé dans les cellules d’habitation. Ce qui n’est pas retenu devrait être détruit mais nous le faisons écouter de manière clandestine aux démunis qui n’ont pas droit aux cellules d’habitation individuelles. Ils sont en dortoir 8h par jour et le reste du temps doivent travailler en réalité virtuelle. Ils croient être dans la mer alors qu’ils vident des immondices. D’autres pensent marcher sur un chemin ombragé alors qu’ils sont sur un tapis roulant pour alimenter la coupole. Parfois ils sont branchés sur les anciens enregistrements de acoustic caméras[4] mais avec des sons factices.

Impossible de sortir de notre secteur, la zone 18, aussi nous ne pouvons composer qu’avec certaines banques sonores sauvées après la catastrophe, dans les mnémosynes[5] J’aimerais aller braconner des sons dans le monde extérieur où certains évadés ont installé des terriers.

Evidemment, le temps où certains aventuriers du son proposaient une idée (XXème siècle)[6], déposaient un projet argumenté (début du XXIème siècle), répondaient à des commandes formatées (XXIème siècle) est terminé. Les grosses oreilles fabriquent les propositions sonores officielles. Les yeux multiples retouchent des images acceptables pour que l’écoute hypnotique soit possible. Il est interdit d’écouter en fermant les yeux, les indociles ont du reste été amputés de leurs paupières.

Pour nous clandestins, pas de commande, pas de banque sonore, pas de diffusion officielle. Le travail sonore germe dans nos têtes et s’appuie sur des sons pauvres. Nous composons des voix artificielles en détournant certaines vieilles machines de l’IRCAM[7]. Nous organisons des colloques absurdes ressemblant à un vieux documentaire fiction nommé « chercheurs de sonorités disparues »[8].

Sur ce qui était le plateau de Millevaches et dans de vieilles mines d’or en Creuse ont pu être cachés quelques enregistreurs. Les rebelles évadés y vivent comme des taupes, mais libres. Ils fabriquent et trafiquent des livres et réalisent des créations sonores avec ce qui subsiste dans le monde extérieur.[9] Ils ont des relais qui les diffusent parfois dans l’une ou l’autre des unités de survie. Les « larves » humaines enfermées dans les cellules alvéolaires et abreuvées de propagande supportent mal ces intrusions. Une mémoire nostalgique se réveille et parfois c’est toute une alvéole qui se rebelle et n’obéit plus au planning. En ce cas ils sont éliminés par l’usage de sons mortels.[10]

Soleil autorisé aujourd’hui une heure. Cela veut dire pouvoir approcher la coupole. Dans ce premier cercle il y a des failles surveillées en permanence par des robots sniffer autant dire que les chances sont faibles de se faufiler. Après ce dernier instantané j’imagine tenter une évasion, utiliser l’énergie alors disponible pour forcer le passage vers le monde réel et rejoindre les autres. Je n’ai pas de Stalker.

NDT : l’auteur du texte a disparu

[1] Après les postes à galène est venu le temps du transistor puis d’appareils délivrant une grande quantité de sons et servant en parallèle de contrôle à distance permettant de situer les citoyens. Leurs noms ont varié mais ils se réunissaient sous le nom de mobiles.

[2] https://www.franceculture.fr/emissions/latelier-de-la-creation-14-15/hallucinations-auditives

[3] Allusion à ceux que l’on appelait les « grandes oreilles » dans une structure nommée ORTF puis Radio France

[4] Une proposition de Christophe Demarthe, ACOUSTIC CAMERAS invite des compositeurs et artistes sonores à annexer les flux en temps réel de webcams situées dans différents lieux à travers le Monde. Le flux des webcams est intercepté mais non modifié. http://www.acousticcameras.org
En novembre 2016, Yann Ricordel proposait lui  » de trouver un inverse spécifique de ce passionnant projet dans L’homme à la caméra de Tziga Vertov, qui figure dans la galerie de ces « portraits de villes » apparus avec une première modernité cinématographique (Walter Ruttman, Berlin symphonie d’une grande ville (1927), entre autres exemples). » Toutes ces expériences ont aujourd’hui été détournées.

[5] Mnémosyne : implants de téléchargements ayant succédé aux clefs USB où sont tous les codes dont la société a besoin plus un peu de stockage personnel

[6] C’est la légende qui prévaut concernant l’Atelier de Création Radiophonique de René Farabet et les Nuits Magnétiques d’Alain Veinstein

[7] IRCAM : L’Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique est un centre français de recherche scientifique, d’innovation technologique et de création musicale, fondé par Pierre Boulez. Hugues Vinet, directeur de la recherche et du développement au début du XXIème siècle expliquait : « on fait dire le texte par un acteur humain et ensuite on transforme le timbre de la voix de l’acteur vers le timbre cible« .

[8] https://www.univ-paris-diderot.fr/actualites/ecoutez-le-making-de-la-reconstitution-du-congres-des-faux-chercheurs-en-sonorite-disparue

[9] Le monde irradié semble considérablement appauvri. Bernie Krause avait été un de ceux qui ont dénoncé la disparition des sons du monde du Zimbabwe à la France. Hélène Combis Schlumberger était entré dans l’univers de Bernie Krause, cet « écologiste des paysages sonores« . Il utilisait une technique d’observation ainsi décrite « L’attended recording : contrairement au remote recording, l’enregistrement à distance qui permet de laisser le micro des jours sur le terrain, il s’agit d’un procédé qui nécessite d’assister à l’enregistrement » : « J’installe mon microphone et je m’éloigne de quelques mètres. Je m’assois, sans bruit. Les micros n’affectent pas les animaux, ils s’y habituent au bout de quelques minutes. Je ne les cache jamais, mais je reste quand même à proximité. »

Bernie Krause avait vécu les grands changements technologiques « Chaque bobine de sept pouces pesait un demi kilo et ne durait que vingt-deux minutes. Les Nagra, en particulier, étaient très lourds. Avec le numérique, le matériel est petit, léger, et au niveau de la qualité, c’est infiniment mieux. » En résultait un constat déjà terrible au début du XXIème siècle : comme les animaux, les plantes, les hommes de certains pays, les sons aussi disparaissaient. https://www.wildsanctuary.com/

[10] Le son comme arme Juliette Volcler https://www.article11.info/spip/IMG/pdf/v2_le_son_comme_arme.pdf

Pour lire la suite, c’est ici !

 

Pour citer l’article :

OMELIANENKO Irène, « Mondes sonores interdits », in Sebastien Poulain (sous la direction de), « La radio du futur : du téléchromophotophonotétroscope aux postradiomorphoses », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n°132, avril-juin 2017, https://radiodufutur.wordpress.com/2017/10/24/irene-omelianenko-mondes-sonores-interdits/

 

[1] Les citoyens européens étaient alors répartis en sous-zones comme l’Allemagne, l’Espagne ou la France qui avait d’importantes façades maritimes sur l’Atlantique, la Méditerranée, la Manche et la mer du Nord.

[2]Après plusieurs catastrophes nucléaires déclenchées volontairement comme à Hiroshima, ou par manque de maitrise à Tchernobyl ou Fukushima, plusieurs accidents ont eu lieu en Europe notamment à Fessenheim.

[3] Institut National de l’Audiovisuel qui en France conservait les sons dès le XXème siècle en les stockant et en faisant commerce.

2 réflexions au sujet de « Irène Omélianenko : « Mondes sonores interdits » »

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