Anastasia Choquet : « Pour une revalorisation du mix du DJ sur les ondes de Radio France »

Anastasia Choquet

Anastasia Choquet : « Pour une revalorisation du mix du DJ sur les ondes de Radio France »

 

Présentation de l’auteur :

Anastasia Choquet est doctorante en Sciences de l’Information et de la Communication au laboratoire CARISM (Centre d’Analyse et de Recherche Interdisciplinaires Sur les Médias) et chargée d’enseignement à l’Université Paris 2 Panthéon-Assas. Sa thèse, dirigée par Rémy Rieffel, porte sur le métier de programmateur-rice musical-e au sein du groupe Radio France. Elle est aussi co-productrice et co-animatrice de l’émission La Cabine diffusée sur Radio Néo.

 

Article :

Le mix, dans sa forme artistique, est un ensemble d’éléments sonores pré-existants qui sont enchainés et mélangés entre eux pour former une histoire que raconte un-e disc jockey (DJ). L’auteur et artiste Jean-Yves Leloup le qualifie de « méta-oeuvre » qui permet de « cultiver l’art du lien et de la transition. »[1].

Le mix est une pratique artistique qui peut se faire contemporaine voire futuriste. D’abord, parce qu’il représente cet « art du lien et de la transition » qui semble caractériser la culture numérique contemporaine où l’on utilise de plus en plus les préfixes « multi- », « pluri- », « trans- ». Ensuite, parce qu’en tant que « méta-oeuvre », il constitue une trace des contextes historiques, musicaux et technologiques dans lesquels il a été élaboré. Enfin, parce qu’il représente un lieu de recherche et d’inspiration pour l’innovation sonore.

Un mix est élaboré par un-e DJ. Donner une définition précise de l’activité de DJ est complexe tant elle peut s’exercer différemment à bien des niveaux : supports audio et matériel utilisés, compétences techniques, démarche et revendications artistiques, contexte et lieu, pratique professionnelle ou amateur, niveau de rémunération et médiatisation[1].

Dans les années 1960, le statut de disc jockey était principalement attribué à des personnalités de la radio qui animaient et passaient des disques dans des émissions musicales. L’évolution des technologies de mixage et la démocratisation du matériel nécessaire a ensuite permis dès les années 1970 le développement d’une véritable culture djing. Cette culture est celle du mélange des genres musicaux : elle est née avec le disco et le funk, elle s’est développée grâce à la culture hip hop, puis à travers la culture électronique.

Si la culture djing est largement liée à la danse et à la fête, la pratique du mix porte en elle une esthétique du collage caractéristique des musiques concrète et électroacoustique. Sans dire que les DJs se réclament systématiquement d’une forme musicale expérimentale, il est important de souligner une analogie dans le procédé technique et artistique. Celle-ci me permet d’insister sur le fait que le mix n’a pas uniquement sa place en discothèque, mais aussi à la radio, et plus précisément au sein du service public radiophonique.

En effet, alors que la question de l’évolution des méthodes de prescription musicale est au centre des préoccupations des professionnels des médias et de la musique, le mix pourrait constituer une proposition artistique singulière répondant aux obligations du service public en matière de programmation musicale et d’innovation.

 

Le mix correspond à une évolution technologique de la programmation musicale qui pousse encore plus loin « l’art du lien et de la transition » dont peuvent déjà faire preuve certain-e-s programmateurs-rices musicaux-ales du service public. Dans le cas de FIP, les programmateurs-rices musicaux-ales sont en charge de l’élaboration de programmes musicaux de trois heures, dans lesquels les morceaux sont méticuleusement choisis les uns après les autres, avec une attention particulière pour les transitions et les liens entre chacun d’entre eux. Cependant, la principale différence entre ces deux gestes artistiques est que le mix constitue une création sonore nouvelle parce que les DJs, plus que d’enchaîner les morceaux, les mélangent, ajoutent des effets, des sons, utilisent des techniques propres au mixage qui vont parfois modifier directement la structure originelle des morceaux choisis.

 

À Radio France, la station Mouv’, destinée à un public jeune et centrée sur la musique hip-hop programme certaines émissions de mix. Cependant le format ciblé de la radio réduit les possibilités de création. France Musique, sans programmer directement des DJs dans sa grille, propose des émissions de programmation musicale qui promeuvent la culture du mix dans son esthétique la plus expérimentale. Enfin, des émissions sur France Inter et France Culture peuvent parfois accueillir des DJs en interview, ou mentionner la culture djing dans des programmes à caractère historique ou qui traitent de l’actualité.

Plusieurs éléments du Cahier des Missions et des Charges de la société Radio France m’amènent à affirmer que les radios du groupe Radio France devraient faire le choix de consacrer des programmes à la diffusion de mix, et pas uniquement au sein de Mouv’ : « Elle [La société Radio France, ndlr] assure notamment par ses programmes la mise en valeur du patrimoine et participe à son enrichissement par les créations radiophoniques qu’elle propose sur son antenne. »[2], « La société veille à s’adapter aux mutations engendrées par les techniques nouvelles et à mener des actions de recherche dans le domaine de la création radiophonique. »[3], « Elle veille à illustrer toutes les formes d’expression de la musique vivante en ouvrant largement ses programmes aux retransmissions de spectacles publics présentés en France. »[4].

Au vu de ces différentes missions, donner plus de place à l’art du mixage me semble pertinent pour trois raisons principales.

Premièrement, comme mentionné précédemment, l’esthétique du mix est liée à des formes musicales expérimentales du siècle dernier qui ont eu des liens étroits avec les radios du service public. Le Groupe de Recherche Musicales qui « développe depuis 1958 des activités de création et de recherche dans le domaine du son et des musiques électroacoustiques »[5] a rejoint la Radiodiffusion-Télévision Française en 1960. Aujourd’hui nommé l’INA-GRM, le groupe est encore à l’origine de certaines émissions sur France Musique. Ainsi, développer la diffusion de mix au sein des radios du groupe Radio France est le moyen de rester dans cette promotion de l’art, de l’innovation et de l’expérimentation sonores à la radio et donc de la création radiophonique.

 

Encourager des DJs aux approches musicales et artistiques diverses, peu médiatisées dans les autres radios de grande écoute, peut aussi être un moyen de proposer une prescription musicale originale. Actuellement, les logiciels de programmation musicale sont au cœur des innovations autour de la prescription musicale radiophonique. Ils permettent la création d’une programmation à partir d’algorithmes élaborés selon des règles pré-enregistrées par une personne et utilisant des méta-données.

Cependant, les plateformes de streaming telles que Deezer ou Apple Music développent de plus en plus ce que l’on nomme la curation musicale humaine. Ils font appel à des personnalités issues du secteur de la musique ou de la radio pour créer des sélections musicales pour les auditeurs. Et si la vraie stratégie innovante dans la prescription musicale était de compter sur la création humaine ? C’est dans cette perspective que je fais l’hypothèse que le mix est une proposition innovante en termes de prescription musicale, car le-a DJ propose non seulement une sélection de morceaux mais il-elle recrée à chaque nouvelle réalisation une œuvre originale et unique.

 

Enfin, le dernier argument que je développerai est celui de la mise en avant du patrimoine et du « fonctionnement du spectacle vivant ». En effet, donner une place aux DJs et à la création de mix à la radio publique pourrait permettre de mettre en avant des DJs français, très nombreux aujourd’hui. De plus, les DJs font souvent partie d’un collectif, d’une scène, voire d’un label (ils-elles produisent parfois leur propre musique) et promeuvent à travers leurs mix des productions musicales issues de ce groupe. Malgré l’importance d’Internet dans la circulation de la musique, la proximité géographique reste un paramètre important dans la constitution d’un collectif d’artistes. La mise en avant d’un-e DJ français-e peut donc parfois correspondre également à la mise en avant de tout un groupe d’artistes qui forment une scène locale. Les liens étroits entre le djing et la vie nocturne est un autre point qui me permet d’affirmer que cela participerait au « fonctionnement du spectacle vivant », d’autant que de plus en plus de lieux culturels organisent des événements où le djing se mélange à d’autres pratiques artistiques.

 

La culture djing qui se développe depuis maintenant des dizaines d’années est installée dans la culture musicale contemporaine. Le développement de la pratique des amateurs, l’avènement des DJs « stars » aux rémunérations impressionnantes, le succès retentissant de l’émission Boiler Room (qui retransmet des performances de DJs en live sur Internet), l’apparition de webradios dédiées à la diffusion de mix comme Rinse France ou Hotel Radio Paris, ou encore la participation de DJs à la création de performances artistiques multiples… Tous ces éléments, qu’ils fassent écho à l’aspect le plus populaire de cette culture ou à son esthétique la plus expérimentale, démontrent l’intérêt que doit susciter cette pratique artistique auprès des professionnels du service public radiophonique.

Ainsi, pour pallier à l’enfermement des DJs dans les formats trop figés des radios commerciales, des radios jeunes ou des radios au genre musical défini, le service public devrait pouvoir offrir un espace d’expression artistique à cette pratique, ce qui lui permettrait également de rester en accord avec ses missions, tout en innovant dans sa stratégie de programmation musicale.

 

 

Je remercie les DJs et les professionnels de la radio qui m’ont fait part de leur expérience et m’ont inspirée pour cet article.

[1] Dans son ouvrage Passeurs de disques (Paris, Mareuil Editions, 2015), Ersin Leibowitch recueille des témoignages de celle et ceux qu’il nomme ainsi, dont de nombreux DJs. Ces témoignages sont éclairants quant à la diversité des pratiques.

[2] Cahier des Missions et des Charges de la société Radio France, Article 3

[3] Ibid. Article 8

[4] Ibid. Article 29

[5] Site Internet de l’INA GRM, rubrique « Historique »

 

Pour lire la suite, c’est ici !

 

Pour citer l’article :

CHOQUET Anastasia, « Pour une revalorisation du mix du DJ sur les ondes de Radio France », in Sebastien Poulain (sous la direction de), « La radio du futur : du téléchromophotophonotétroscope aux postradiomorphoses », Cahiers d’histoire de la radiodiffusion, n°132, avril-juin 2017, https://radiodufutur.wordpress.com/2017/10/24/anastasia-choquet-pour-une-revalorisation-du-mix-du-dj-sur-les-ondes-de-radio-france/

 

[1] LELOUP Jean-Yves, Digital Magma, De l’utopie des rave parties à la génération MP3, Marseille, Le mot et le reste, 2013, p.35

2 réflexions au sujet de « Anastasia Choquet : « Pour une revalorisation du mix du DJ sur les ondes de Radio France » »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s